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Iraq
59. Les sanctions contre l'Iraq sont les plus complètes et les plus rigoureuses jamais prises contre un pays. La situation actuelle est extrêmement grave. Les infrastructures dans les domaines des transports, de l'énergie et des communications ont été dévastées pendant la guerre du Golfe et n'ont pu être reconstruites du fait des sanctions. Le secteur industriel est totalement désorganisé, et la production agricole a considérablement pâti. Mais le phénomène le plus alarmant est la crise qui a frappé le secteur de la santé depuis l'imposition des sanctions.
1. L'application des sanctions
60. Le Conseil de sécurité a pris des sanctions économiques générales et
multilatérales dans sa résolution 661 (1990) du 6 août 1990. En vertu de ces sanctions,
toutes les importations en Iraq et les exportations en provenance de ce pays ont été
interdites, des dérogations étant autorisées pour les importations de fournitures
destinées exclusivement à des fins médicales et, dans certaines circonstances, les
denrées alimentaires . Le Conseil de sécurité a imposé un blocus naval et un blocus
aérien par ses résolutions 665 (1990) et 670 (1990).
61. Après la guerre du Golfe, le Conseil de sécurité, dans sa résolution 687
(1991), a autorisé le maintien des sanctions, celles ci étant assorties des mêmes
dérogations humanitaires. Le Comité créé par le Conseil de sécurité, ou Comité des
sanctions, a été habilité à autoriser des exportations de pétrole iraquien afin de
permettre à l'Iraq de payer les importations de denrées alimentaires, de médicaments et
de fournitures de première nécessité pour la population civile. Dans cette même
résolution 687 (1991), le Conseil de sécurité a également décrété un embargo total
sur les armes et a mis en place une commission technique d'experts (CSNU) pour surveiller
les armes de destruction massive de l'Iraq et en assurer l'élimination.
62. En 1991, le Conseil a adopté les résolutions 706 (1991) et 712 (1991)
autorisant l'Iraq à vendre du pétrole et des produits pétroliers jusqu'à concurrence
d'un montant de 1,6 milliard de dollars tous les six mois. Ces résolutions n'ont jamais
été appliquées, et ce n'est qu'en 1996 que le programme "pétrole contre
nourriture" a pris effet. Par sa résolution 986 (1995), le Conseil autorisait l'Iraq
à vendre du pétrole jusqu'à concurrence d'un montant de 2 milliards de dollars par
période de 180 jours, les recettes correspondantes devant être déposées sur un compte
séquestre géré par l'ONU. Toutefois, à peu près la moitié seulement de ces recettes
était affectée à l'achat de produits destinés à répondre aux besoins humanitaires,
l'autre moitié servant essentiellement à verser des réparations et à couvrir des frais
administratifs. Cette résolution est entrée en application avec la signature d'un
mémorandum d'accord entre le Secrétariat de l'ONU et le Gouvernement iraquien le 20 mai
1996. Le programme a pris effet le 10 décembre 1996. Conçu à l'origine comme une mesure
provisoire, le programme "pétrole contre nourriture" est toujours en vigueur,
après avoir été reconduit à plusieurs reprises. Le montant jusqu'à concurrence duquel
l'Iraq était autorisé à vendre des produits pétroliers a été considérablement
relevé dans la résolution 1153 (1998), et le plafond a finalement été supprimé en
décembre 1999, aux termes de la résolution 1284 (1999). L'Iraq a également été
autorisé à consacrer une part plus grande de ses recettes à la remise en état du
secteur pétrolier sinistré. Toutefois, cette atténuation des sanctions ne résout
nullement la crise; comme le Secrétaire général l'indiquait en mars 2000 : "Même
si le programme 'pétrole contre nourriture' est parfaitement appliqué, il se peut que
nos efforts ne suffisent pas à satisfaire les besoins de la population" .
2. Les effets sur la population civile
63. Comme l'ont établi des organismes des Nations Unies, des ONG, des
organisations humanitaires et de défense des droits de l'homme, des chercheurs et des
dirigeants politiques, les sanctions contre l'Iraq ont engendré une catastrophe
humanitaire comparable aux pires catastrophes de ces dernières décennies. La question du
nombre exact de décès directement imputables aux sanctions suscite de vives
controverses, d'autant plus que les données bien attestées sont rares : les estimations
vont de 500 000 à 1 500 000 victimes, la majorité d'entre elles étant des enfants. Il
convient de souligner que cette controverse autour du nombre de morts occulte le fait
essentiel : toute mort causée par le régime des sanctions montre bien qu'il y a eu des
violations graves du droit humanitaire et est en soi inacceptable.
64. En 1999, après avoir procédé aux premières enquêtes depuis 1991 sur la
mortalité infantile et maternelle en Iraq, l'UNICEF a conclu que dans les régions
méridionales et centrales fortement peuplées, le taux de mortalité parmi les enfants de
moins de cinq ans est deux fois plus élevé qu'il y a dix ans . Selon un expert qui a
étudié les effets des sanctions sur les populations civiles, "les causes profondes
de ces taux de mortalité anormalement élevés sont notamment la contamination des eaux,
le manque d'aliments de qualité, un allaitement maternel insuffisant, des méthodes de
sevrage inappropriées et la pénurie de fournitures dans le système de soins de santé
curatifs" . Les pénuries alimentaires dues aux sanctions se sont traduites par une
diminution de 32 % de la ration calorique par habitant par rapport à la période
antérieure à la guerre du Golfe . Selon le Gouvernement iraquien, en 1997, la moitié
seulement des installations de traitement des eaux du pays était opérationnelle .
65. On estimait qu'en 1997, faute de fournitures médicales, 30 % des lits
d'hôpitaux étaient inutilisés, 75 % de l'ensemble des équipements hospitaliers ne
fonctionnaient pas et 25 % des 1 305 centres de santé que comptait l'Iraq étaient
fermés . Une commission nommée récemment par le Conseil de sécurité a dressé le
bilan suivant de la situation médicale et sanitaire :
"Contrairement à la situation qui prévalait avant les événements de
1990-1991, les taux de mortalité infantile, en Iraq, à ce jour, sont parmi les plus
élevés au monde, l'insuffisance pondérale à la naissance concerne au moins 23 % des
nouveau-nés, la malnutrition chronique affecte un enfant de moins de 5 ans sur quatre, 41
% seulement de la population a régulièrement accès à de l'eau propre, 83 % des
établissements scolaires ont besoin de réparations importantes. Le Comité international
de la Croix-Rouge (CICR)déclare que le système de soins de santé iraquien, à ce jour,
est dans un état de décrépitude. Le Programme des Nations Unies pour le développement
(PNUD) calcule qu'il faudrait sept milliards de dollars pour ramener le secteur de la
production électrique à sa capacité de 1990" .
66. Bien que certains relèvent une lente amélioration des indicateurs de la
santé et de la nutrition depuis 1997 , la catastrophe humanitaire et les morts se
poursuivent; tout dernièrement, en mars 2000, le Secrétaire général s'est dit
particulièrement inquiet du sort des enfants iraquiens .
67. La crise du secteur de la santé en Iraq est indissociable de la crise
générale, à la fois sociale et économique, que les sanctions ont engendrée. Même si
les décès devaient diminuer par suite d'un élargissement des dérogations humanitaires
(ce que le Secrétaire général et d'autres croient possible), les sanctions n'en
continueraient pas moins de se traduire par des violations massives et systématiques des
autres droits des citoyens iraquiens. Les droits économiques, sociaux et culturels du
peuple iraquien sont balayés, tout comme ses droits au développement et à l'éducation.
Pour ne prendre qu'un exemple, le pouvoir d'achat d'un salarié iraquien au milieu des
années 90 représentait environ 5 % seulement de ce qu'il était avant 1990 ; comme l'a
constaté le Bureau du PNUD en Iraq, "le pays est passé d'une relative prospérité
à une pauvreté de masse" . Les progrès précédemment réalisés dans les domaines
de l'éducation et de l'alphabétisation ont été totalement effacés au cours des dix
dernières années. Denis Halliday, ancien Sous-Secrétaire général et Coordonnateur des
opérations humanitaires des Nations Unies en Iraq, a déclaré après avoir démissionné
en septembre 1998 : "Les sanctions ont eu un impact durable sur le système de la
famille élargie en Iraq. On constate une augmentation du nombre de familles
monoparentales, généralement dirigées par des femmes qui doivent se débrouiller
seules. Les divorces se multiplient. Beaucoup de familles en ont été réduites à vendre
leur maison, leur mobilier et d'autres biens pour pouvoir manger, ce qui contribue à
augmenter le nombre des sans-abri. De nombreux jeunes se tournent vers la
prostitution" . En outre, la criminalité a augmenté et l'émigration a pris une
ampleur considérable. Des chercheurs ont également démontré que les femmes pâtissent
proportionnellement beaucoup plus des conséquences des sanctions sur les plans médical
et social car elles sont le plus durement touchées par le bouleversement et la
dislocation des structures économiques et sociales .
3. La réaction aux sanctions
68. De tous côtés, des voix se sont élevées pour protester contre les
sanctions imposées à l'Iraq. Au sein de l'ONU, le Secrétaire général lui même s'est
montré très critique, mettant en cause le régime des sanctions dans son rapport au
Conseil de sécurité du 10 mars 2000 (S/2000/208) et déclarant deux semaines plus tard
que "le Conseil devrait rechercher toutes les occasions de soulager les souffrances
de la population, car ce n'est évidemment pas elle qui est visée par les sanctions"
. Les sanctions ont conduit à la démission de trois hauts fonctionnaires de l'ONU, dont
deux au cours de cette seule année. Le premier, Denis Halliday, ancien Sous Secrétaire
général et Coordonnateur des opérations humanitaires en Iraq, a démissionné en
septembre 1998 en déclarant : "Nous sommes en train de détruire une société tout
entière. C'est aussi simple et aussi terrifiant que cela. C'est illégal et immoral"
. Hans von Sponeck, qui a succédé à Halliday comme Coordonnateur des opérations
humanitaires en Iraq, a démissionné le 13 février 2000, expliquant qu'il ne pouvait
plus être associé à un programme qui prolongeait les souffrances de la population
civile et qui n'avait aucune chance de satisfaire ne serait ce que les besoins vitaux de
celle-ci . Deux jours plus tard, Jutta Burghardt, responsable du Programme alimentaire
mondial (PAM) en Iraq, démissionnait à son tour, en déclarant "Je m'associe
pleinement à ce qu'a dit M. von Sponeck" .
69. Tant au sein du Conseil de sécurité, organe pourtant censé avoir
légitimé le régime des sanctions, que dans d'autres instances des Nations Unies,
plusieurs pays ont fait part de leurs préoccupations quant à l'impact des sanctions :
Brésil, Chine, Égypte, France, Kenya, République de Corée, Russie et Slovénie,
notamment.
70. Les sanctions ont également suscité un tollé parmi la société civile.
Des ONG, des groupes de défense des droits de l'homme et des organisations humanitaires
un peu partout dans le monde se sont mobilisés pour obtenir l'arrêt des sanctions,
organisant à cette fin des manifestations, des campagnes de signatures et autres actions
de sensibilisation et des conférences. Des groupes se sont constitués dans le seul but
d'obtenir l'arrêt des sanctions et ont œuvré pour rassembler les chercheurs,
les militants et les responsables politiques qui partagent cet objectif. À la Commission
des droits de l'homme, de multiples interventions ont condamné les sanctions . Passant
outre à l'embargo, de nombreux groupes ont apporté une aide humanitaire à l'Iraq dans
des actions de désobéissance civile internationale . Sur le plan juridique, ces
protestations populaires sont clairement l'expression "des exigences de la conscience
publique".
4. Les sanctions contre l'Iraq au regard du droit international
71. Le régime des sanctions contre l'Iraq est incontestablement illégal au
regard du droit international humanitaire et des normes relatives aux droits de l'homme en
vigueur. Certains iraient jusqu'à formuler à ce sujet l'accusation de génocide .
L'article II de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide,
qui est entrée en vigueur le 12 janvier 1951, définit le génocide dans les termes
suivants :
"... L'un quelconque des actes ci après, commis dans l'intention de
détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme
tel :
a) Meurtre de membres du groupe;
b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant
entraîner sa destruction physique totale ou partielle;
..."
72. Il est clair que le régime des sanctions contre l'Iraq vise à infliger
délibérément au peuple iraquien des conditions de vie (manque de nourriture, de
médicaments, etc.) devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. Peu
importe que cette destruction physique délibérée ait officiellement pour objectif la
sécurité de la région. Dès lors qu'on disposait d'éléments prouvant que des milliers
de civils mouraient à cause des sanctions et que des centaines de milliers d'autres
allaient mourir prochainement par suite du maintien de ces sanctions par le Conseil de
sécurité, les morts en question ne pouvaient plus être considérées comme un simple
contrecoup - le Conseil de sécurité était pleinement responsable de ses actes et de
toutes leurs conséquences attestées. Les organes instigateurs des sanctions ne sauraient
être absous de l'accusation d'avoir "l'intention de détruire" le peuple
iraquien. L'Ambassadrice des États Unis auprès de l'ONU l'a d'ailleurs elle-même admis;
lorsqu'on lui a demandé si les 500 000 morts "valaient la peine", elle a
répondu "Nous pensons que c'est le prix à payer" . Les États qui appliquent
les sanctions seraient en droit de soulever des questions au titre de la Convention contre
le génocide.
73. Toutes les sanctions prises par suite de la guerre ou dans le cadre de la
guerre relèvent des lois qui régissent les conflits armés . Bien entendu, les "six
critères" restent applicables, mais dans le cas de l'Iraq, ils doivent être
interprétés à la lumière de ces lois. Les sanctions contre l'Iraq ont été prises
initialement dans le contexte de l'invasion militaire du Koweït par l'Iraq, elles ont
été maintenues pendant la guerre du Golfe et ont été ensuite reconduites indéfiniment
une fois que la première phase des hostilités militaires avait pris fin. En outre, la
poursuite des frappes aériennes par les avions américains et britanniques permet de
qualifier la situation de conflit armé. Il s'ensuit que les prescriptions rigoureuses
énoncées par le droit humanitaire international en ce qui concerne la protection des
civils en cas de conflit armé s'appliquent au régime des sanctions et à ses
instigateurs et que les violations de ces règles peuvent donner lieu à des poursuites
pour crimes de guerre. À ce propos, on renverra à l'argumentation présentée plus haut
dans la section "Restrictions aux sanctions qui découlent du droit
humanitaire", notamment la partie consacrée aux Conventions de Genève de 1949. Les
dispositions particulièrement pertinentes ici sont celles qui autorisent des dérogations
pour les fournitures médicales et les biens indispensables à la survie de la population
civile, celles qui interdisent, au paragraphe 1 de l'article 54 du Protocole I, d'utiliser
contre les civils la famine comme méthode de guerre, et celles qui ont trait à la
protection des femmes et des enfants, les deux groupes qui pâtissent le plus des
sanctions. Enfin, la clause Martens énonce clairement que les "exigences de la
conscience publique" ont force contraignante dans les cas où le droit humanitaire
n'est pas suffisamment spécifique. Le tollé général suscité par les sanctions, comme
on l'a décrit plus haut, traduit bien ces "exigences" et rend les sanctions
illégales.